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Jean Thyrard

"Huzar - Weimar". Vers une volonté tripartite d’ancrage européen

 

Intégration à Nato et à l’Union européenne, privatisation de secteurs prioritaires, plan de restructuration des forces armées et du tissu industriel de l’armement, telles sont les grands chantiers que la Pologne se donne pour les quelques années à venir. Quelle vaste entreprise pour une nation à peine éveillée à l’économie de marché, d’autant que pour "jouer" dans la cour des grands, il faut accepter et appliquer les règles d’un jeu souvent complexe et difficile, sous réserve de se retrouver, surpris et sans préavis sur le banc de touche.

Quelle vaste entreprise aussi pour une Europe en quête d’identité, en quête de sécurité et en quête de savoir si son élargissement à l’Est peut s’opérer dans le cadre juridique actuel ou si à nouvelle Europe, nouveau cadre. Quelle chance également pour la Pologne et l’Europe de s’offrir mutuellement un marché domestique plus vaste, de rêver conquérir une part non négligeable dans l’OMC, à condition…. A condition que durant cette période de transition pendant laquelle Europe et Pologne, fragilisées par l’émotion de retrouvailles qui avaient trop tardé, ne se laissent pas hypnotiser par le grand frère américain, qui ferait bien de cette nouvelle et belle Europe un festin de fin de siècle.

Polonais, Allemands et Français, n’est-il pas grand temps de réagir, d’ouvrir les yeux, de nous prendre en main et de trouver quelques approches logiques et fédératrices et de construire, et pourquoi pas dans un premier temps sur les bases du "triangle de Weimar", un projet, un projet global de défense dont les approches opérationnelles, économiques et politiques serviraient de référence à l’élargissement, à la mise en place et à la pratique quotidienne non plus d’une identité, mais d’une véritable entité européenne de défense et de sécurité.

C’est dans cette optique qu’il m’a paru intéressant d’imaginer comment un projet comme le projet "Huzar" pouvait, dans les mois qui viennent, dépasser le seul niveau de relations fournisseurs/clients. En effet, le projet "Huzar" ne doit plus être considéré comme un simple projet d’équipement militaire. Il doit être une des courroies de transmission sur laquelle viendront s’agréger toutes les forces vives comme autant de rouages destinés à faire se mouvoir ce que d’aucuns ont déjà défini comme le véritable axe politico-économique de l’Europe élargie.

D’un point de vue opérationnel, il est important de noter qu’au moment de l’intégration de la Pologne aux structures de Nato - les négociations suivant le sommet de Madrid de juillet 1997 sont maintenant terminées et la ratification devrait avoir lieu début avril 1999, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’Alliance - la situation géostratégique a considérablement évolué.

En Europe, le catalogue des menaces s’est amoindri et le parc de chars soviétiques s’est considérablement replié vers l’est. La chape de blindage s’est recentrée sur la CEI, laissant planer aux frontières des pays d’Europe centrale, orientale et balkanique quelques doutes dans les esprits sur les intentions profondes, non avouées ou même non encore définies de la sainte Russie.

Toujours est-il que l’Europe occidentale, considérablement armée pour faire face au déferlement de ces chars dans ce qu’il était convenu d’appeler le théâtre Centre-Europe se trouve aujourd’hui fortement surarmée en regard des véritables menaces qui pèsent réellement aujourd’hui, bien trop armée pour conduire des missions d’imposition, de maintien ou de gestion de la paix, mais peut-être pas assez capable de projeter des détachements significatifs loin des bases. Mais là, c’est une autre histoire.

Dans ce contexte, l’Europe occidentale en général, l’Allemagne et la France en particulier ont dernièrement pris la décision de reformater leurs forces armées en fonction de ces nouvelles missions et c’est donc tout naturellement que divers équipements vont se retrouver en stock, détruits ou mis à disposition des gouvernements afin d’être cédés dans le cadre d’accords de défense ou en lieu et place de matériels neufs. N’y a-t-il pas là source d’approvisionnement possible pour une armée polonaise en quête de mise à niveau de son parc? N’y-a-t-il pas là aussi la potentialité de se mettre rapidement à hauteur de cette menace qui s’est déplacée à ses frontières? N’y-a-t-il pas là encore économie facile à réaliser?

Dans leur initiative sur l’intensification de la coopération trilatérale politico-militaire (1), les ministres de la défense allemand, français et polonais ont insisté sur "leur responsabilité particulière pour la construction de l’architecture de sécurité européenne, sur l’intention des trois états d’approfondir leur coopération avec pour but d’offrir également un modèle à d’autres partenaires". Alors, au-delà d’une standardisation avec le parc Nato, n’y-a-t-il pas là enfin la recherche prioritaire d’une interopérabilité immédiate des forces polonaises avec les forces franco-allemandes déjà existantes ou à créer: sachant qu’il n’est pas pensable que cette interopérabilité soit analysée hors des aspects soutien et logistique, indéfectiblement liés aux aspects opérationnels?

De même dans "la liste complète des objectifs à long terme (2)", ne serait-il donc pas bon de réunir, sous la bannière de Weimar, des opérationnels des trois pays pour qu’ils définissent ensemble les grandes lignes d’un concept de défense le plus consensuel possible qui puisse permettre d’établir les principes fondamentaux d’actions - missions - à mener et les moyens qu’il faudra y associer, si nécessaire, le jour venu.

Eu égard à ce qui vient d’être dit, nul ne saurait affirmer avec force que le projet "Huzar", pris de façon isolée, correspond à une véritable nécessité opérationnelle, alors qu’il serait certainement et hautement souhaitable de définir la future politique antichar, antivéhicules de l’armée polonaise et de considérer ce projet dans une trame totale et là encore, l’expérience des opérations extérieures menées par les opérationnels allemands et plus encore par les opérationnels français ne doit pas manquer de repères. Comme il importe aussi, composante par composante, d’étudier les véritables besoins, les solutions qui peuvent en découler et les moyens à mettre en oeuvre. Comme il importe en dernier lieu que chacun sorte de sa chapelle - enfermé qu’il est par vision économique, électorale ou autre à court terme - et initie le passage du voeu pieux à une réalité d’action volontariste.

La préservation d’un espace aérien, la défense aérienne, la défense antiaérienne peuvent-elles être aujourd’hui considérées séparément? Certes, non. La défense des axes stratégiques maritimes, la défense des espaces sous-marins, la défense côtière peuvent-elles être elles aussi abordées indépendamment? Certes, non. Enfin et sans vouloir aborder des sujets aussi périlleux que la détermination de sites ou d’objectifs vitaux pour l’Europe pour lesquels il serait prématuré d’avancer une politique de sécurité commune sous un parapluie nucléaire qui soit européen, la réalité montre qu’il y a beaucoup de chemin à faire avant de se lancer à corps perdu dans la lutte aux épiphénomènes. Certes, oui.

D’un point de vue économique, il est aussi intéressant d’aborder le projet "Huzar" dans sa globalité la plus large.

La coalition gouvernementale polonaise devrait, à quelques amendements près, ratifier un plan de restructuration sur quinze ans des forces armées et de son industrie de défense. Doté d’un budget de trente à quarante milliards de zlotys (suivant les sources), il vise à "occidentaliser" les forces armées pour les rendre compatibles des standards Nato et rationaliser l’industrie d’armement pour ne garder qu’une petite douzaine d’entreprises regroupées en quatre ou cinq pôles principaux.

C’est dire le bouleversement à prévoir dans un tissu industriel assez hétéroclite, pour la plupart fournisseur - en dehors de toute considération nationale - des grands conglomérats soviétiques nés de la guerre froide. C’est dire le bouleversement à prévoir dans un segment d’activités que les dividendes de la paix ont conduit à l’anorexie partagée.

C’est dire le bouleversement à prévoir dans un secteur qui en cette fin de siècle n’est même plus jugé stratégique.

C’est dire le bouleversement à prévoir quant tout concept de défense nationale devient assujetti à un complexe industriel privatisé "opéable" à merci. A l’exception près que la Pologne exige que tout l’armement devant équiper les forces armées polonaises soit issu exclusivement de ses propres entreprises; pas question donc de sous-traitance ou de fabrication de seules pièces détachées. Mais peut-on en toute sincérité se projeter dans l’avenir et dire que les décisions d’aujourd’hui sont et resteront irrévocables?

Toujours est-il qu’aujourd’hui il soit logique que la Pologne compte - pour pallier un budget somme toute restreint - sur la participation d’un certain nombre de partenaires "euro-atlantistes" qui devront prendre une part active dans ce projet sous des formes diverses (coopération, prises de participation, joint-venture, etc.). A ce sujet, il ne faut surtout pas oublier de prendre en compte que la Pologne passe directement au processus d’importation de capitaux, à l’appel à l’investissement sans passer par la phase qui a prévalu internationalement jusqu’au milieu des années quatre-vingt dix, à savoir la gestion d’un équilibre commercial basé sur les flux d’importation et d’exportation.

Il faut bien comprendre aussi qu’aujourd’hui la Pologne veut jouer aussi bien sur l’échiquier international que national et que, si elle s’ouvre à sa future zone économique d’appartenance qu’est l’Union européenne, c’est aussi pour préserver et promouvoir ses richesses régionales. Pour le reste de l’Europe, pour la France et l’Allemagne en particulier, ses partenaires de "Weimar", la Pologne ne doit plus être considérée comme une zone d’exportation potentielle mais comme partie intégrante d’une zone économique unique. Toute activité doit donc impérativement se traduire en terme de partenariat, dont il appartiendra aux acteurs d’en édicter les modalités.

Puisqu’il s’agit d’entreprises liées à la défense nationale pourquoi ne pas imaginer que lors des rencontres entre ministres en charge de cette défense, l’ordre du jour comporte le point et les actions à mener conjointement ou parallèlement par les industriels allemands, français et polonais de ce secteur.

Pourquoi ne pas imaginer un forum permanent d’échanges, voire une convention annuelle regroupant tout ce secteur d’activité auquel pourrait être associé tout le tissu de la sous-traitance, de la reconversion.

Pourquoi ne pas tester - toujours dans un premier temps - la fédération de l’industrie de défense terrestre polonaise par un syndicat professionnel qui serait immédiatement le correspondant et l’interlocuteur d’organismes comme le GICAT (3) en France ou le Förderkreis des Heeres en Allemagne? Dans un deuxième temps, l’ensemble de l’industrie pourrait alors être fédérée et cette conduite pragmatique de l’action pourrait être à l’origine de partenariats plus complets, voire à terme d’une intégration totale ou partielle de l’industrie de défense polonaise dans la future industrie européenne de l’armement. Cette réorganisation européenne n’est-elle pas d’une actualité brûlante en ce moment? La Pologne doit bien prendre en compte qu’il existe aujourd’hui une fenêtre d’opportunité et qu’un premier programme mené en commun peut être une des clés de cette intégration. Le réalisme prône en effet une approche programme par programme qu’une proposition en bloc.

Pour clore ce volet économique et sans vouloir débattre plus avant, il apparaît également important de noter que la proposition franco-allemande d’équipement du "Huzar" en missile HOT permet à la Pologne d’intégrer le club des précurseurs de la future agence européenne de l’armement.

En effet, le système d’arme HOT est un programme géré par la toute nouvelle OCCAR (4), premier pari de la France et de l’Allemagne, à savoir la réarticulation de la dynamique de leurs entreprises de défense et de la performance globale d’un système productif européen et la mise en place progressive d’un marché intérieur en matière d’armement à l’échelle de l’Europe. Ne faut-il pas contourner - ou tout au moins essayer - la pression américaine sur notre propre terrain qui consiste à promouvoir une agence Nato de l’armement en Europe?

D’un point de vue politique enfin, le projet "Huzar" ne manque pas non plus d’atouts. Mais rappelons-nous. En janvier 1963, l’Allemagne et la France scellaient leur réconciliation par le traité de l’Élysée et depuis cette date, un grand nombre de sommets franco-allemands se sont tenus de part et d’autre du Rhin, le dernier ayant d’ailleurs eu lieu en cette bonne ville de Weimar qui depuis le 18ième siècle sert de pont entre la Pologne et la France. Quelques trente ans plus tard, en août 1991, une première relation trilatérale se tient dans la salle du château de Weimar, encore empreinte des conversations de Goethe et de Napoléon. Les trois ministres des Affaires étrangères concrétisent alors la volonté de l’Allemagne et de la Pologne de bâtir leur propre réconciliation. Messieurs Kohl, Mitterrand et Walesa se rencontrent pour la première fois à Gdansk le 21 septembre 1993, officialisant de fait le "Triangle de Weimar", et en février 1998 le sommet de MM. Chirac, Kohl et Kwasniewski devrait permettre de dynamiser la relation trilatérale comme moteur du processus d’élargissement de l’Europe. Dynamiser! c’est peut-être aussi prendre des décisions concrètes. Faire en sorte que le "Triangle de Weimar" montre des signes de réalité tangibles et inscrits dans un calendrier commun.

Il semble donc bien que ce sommet soit une bonne occasion pour aborder le projet "Huzar" non dans son acception première en tant que projet d’armement mais surtout pour ce qu’il représente en terme de symbole. Considéré comme le premier projet majeur dans le rééquipement des forces armées polonaises, ses incidences opérationnelles et économiques ne sont pas des moindres.

Pour l’Allemagne et la France, promouvoir leur solution - outre le fait qu’elle soit réaliste, adaptée et de mise en oeuvre immédiate - c’est proposer les bases d’un partenariat solide, une solution européenne pour l’Europe.

Pour la Pologne, choisir cette proposition franco-allemande, c’est s’inscrire sans ambiguïté dans un "processus d’intégration pour préserver la paix (5) ".

Pour les trois partenaires, c’est esquisser le futur contour juridique de l’Europe élargie, s’interroger par exemple sur l’avenir de l’article 223 du traité de Rome, verrou qui écarte aujourd’hui les questions de défense du domaine communautaire.

Choisir la solution franco-allemande, c’est afficher enfin et surtout une grande et mutuelle marque de confiance.

Alors ce projet "Huzar", pourquoi ne serait-il pas ce premier pas qui permette à l’Europe du vingt-et-unième siècle d’exprimer ses vrais besoins, d’unir ses forces et ses économies, pour bâtir et "vivre une politique économique claire dans un espace de sécurité élargi (6)", pour en construire et gérer sa paix.

"Nous devons et nous pouvons faire mieux (7)". Alors, pourquoi ne pas passer aux actes.

 

 

(1) Varsovie - 3 février 1997.

(2) Alain Richard, ministre français de la Défense, Identité européenne de Défense , "Le Monde" , 4 août 1997.

(3) GICAT: Groupement des Industriels Concernés par l’Armement Terrestre.

(4) OCCAR: Organisation Conjointe de Coopération en matière d’Armement.

(5) Pr Bronislaw Geremek, "Relations internationales et stratégiques", no 27, Automne 1997.

(6) Pr Bronislaw Geremek, "Relations internationales et stratégiques", no 27, Automne 1997.

(7) Jacques Chirac, Varsovie, Septembre 1996.


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